La Païenne - Extrait 3

 

... Au comble de l’écœurement et de l’humiliation, elle s’enfuit, tremblante, écartant maladroitement les rideaux et les peaux qui la séparent de la porte, se propulsant à l’extérieur, traversant d’une course affolée la cour endormie.

 

C’est finalement la paille de l’écurie qui la reçoit, hagarde, fatiguée jusqu’à la nausée, le corps meurtri comme si on venait de la battre. Elle se sent sale et perdue.

Adossée au mur de planches, apaisée peu à peu par l’odeur chaude et musquée des chevaux somnolents, elle se laisse aller aux larmes, pleurant sans retenue avec de gros sanglots qui libèrent sa poitrine d’une souffrance infinie.

Intriguée par le bruit de ses pleurs, une belle jument baie tourne un peu la tête, l’observant de son œil velouté bordé de longs cils. Elle écoute, oreilles dressées, cherchant à décrypter ce curieux borborygme qui ne lui évoque rien de connu. Un instant, la bille noire de son iris rencontre les yeux bruns noyés de larmes. Puis, renonçant à comprendre, l’animal balaie l’incident d’un coup de queue nonchalant et se rendort, l’encolure baissée, la lèvre molle.

La petite s’abandonne contre le bois dur, les épaules secouées de sanglots, cherchant l’air entre deux hoquets. De l’extérieur lui parviennent l’écho de rires gras et de chansons obscènes. Par-delà la porte de l’écurie s’étire une nuit claire parsemée d’étoiles au milieu de laquelle luit, comme un œil unique, l’astre lunaire.

Dans le lointain se découpent les hautes silhouettes de grands arbres aux bras cassés et tortueux se fondant dans la masse noire de la forêt. Seule l’antique voie romaine descend vers la vallée comme un long serpent lumineux dans toute cette obscurité.

Pas un bruit, pas même un croassement ou le chant d’un oiseau nocturne, seulement la rumeur étouffée de la fête, écho moqueur, lancinante humiliation.

 

Et puis, à quelques pas de l’écurie, soudain, un froissement imperceptible;  comme un frôlement de tissu ou bien le crissement d’une botte de cuir.

La petite se force au silence, retient son souffle. Son cœur bat très vite. Les chevaux ont perçu quelque chose, eux aussi. Un étalon nerveux s’ébroue légèrement à sa droite. La jument baie secoue sa crinière, l’encolure parcourue de petits frissons. Elle tourne sa belle tête fauve vers la porte, émet un petit hennissement très doux.

La jeune fille se recroqueville sur la paille, les genoux serrés sur sa poitrine, les bras repliés contre son corps comme si elle voulait disparaître, s’incruster dans les planches de bois.

Des pas furtifs, discrets, mais qui ne cherchent pas pour autant à se cacher. Une silhouette se découpant soudain sur l’écran indigo du ciel étoilé :  Thorig le normand.

Sans voir la fille prostrée dans l’ombre, il se dirige nonchalamment vers la jument baie, lui parlant doucement dans sa langue, présentant sa main ouverte aux naseaux frémissants afin que la bête puisse identifier son odeur. Elle souffle doucement, hochant la tête et tendant le cou vers l’homme qui l’approche. Il l’imite et hoche le chef à son tour, soufflant sur les naseaux dilatés. L’animal émet un léger ronflement saccadé, signe de contentement.

Thorig enlace l’encolure soyeuse, appuie sa tête contre le pelage brun moiré de roux. Les mots qu’il dit à la jument semblent les plus doux, les plus beaux du monde. Elle bat de la queue, fait la belle, joue l’indifférence, change paresseusement d’appui, passant d’un postérieur sur l’autre.

Brusquement, sa belle tête se détourne;  son œil humide revient se fixer sur la petite, toujours tapie dans le noir. Aimanté par ce regard, Thorig scrute à son tour l’obscurité. La forme sombre se découpant sur le mur de planches lui apparaît enfin.

- Qui est là?  Montre-toi!

 

Elle se lève, honteuse, tremblante, les yeux rouges et gonflés encore baignés de larmes que la lune fait scintiller.

- Que fais-tu là?  interroge le normand d’une voix calme.

- Rien!  jette-t-elle, hagarde, ajoutant stupidement :  et toi?

- Moi?

Il recule d’un pas, pose une main assurée sur la croupe de la jument baie. Un sourire désabusé éclaire un instant son visage saillant.

- Moi, je préfère la compagnie des chevaux à celle des porcs.

Elle reste interdite, la tête dans les épaules, avec une envie de s’enfuir, de courir très loin pour ne plus avoir à parler, à affronter un regard, des questions, un jugement, une condamnation peut-être.

Il perçoit sa panique et recule encore, flattant la jument sans quitter des yeux la fille apeurée.

- Elle s’appelle Freya, dit-il en désignant la bête;  Plus rapide et plus sûre que bien des étalons…  Tu la trouves belle?

Encore une question.

- Ou…  Oui, bredouille-t-elle, paupières baissées.

- Alors, regarde-la.

Elle lève doucement les yeux, la tête toujours rentrée dans le cou, le corps un peu de biais comme si elle préparait déjà sa fuite.

- Elle est…  belle, répète-t-elle, docile.

Le normand hoche la tête, flattant toujours la bête d’une caresse calme et régulière.

- Oui, elle est belle. Et solide. Et vaillante. Et nul ne la domine, nul ne peut la contraindre, pas même moi.

- Elle est à toi?

- On le dit…  Je préfère penser que nous sommes l’un à l’autre.

- Pourquoi?

- Parce qu’ainsi, elle est libre. Et j’aime qu’elle le soit.

Décontenancée, elle en oublie sa méfiance et son anxiété. Elle fait un pas vers lui, le menton se dégageant doucement de ses épaules, le regard se fixant, ne fuyant plus.

Ses lèvres s’ouvrent comme pour dire quelque chose. Lui, immobile, attend calmement. Encore un pas et elle pourra tendre la main, toucher la jument, passer ses doigts dans le poil odorant.

 

Mais un cri éclate, déchirant le silence :

- Au feu! (...)

Photo Lisbet Guldbaek

Actualités 

Spectacle

"Au delà du miroir" dont j'ai écrit et composé la chanson-titre!

Livret et mise en scène d'Eugénie Soulard, chorégraphie de Thierry de Fontenay.

Première le 23 septembre 2017 à La Ruche Gourmande (Perreux)